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Gnamien Yao, ancien ministre ivoirien :« Les africains ne peuvent pas se retirer en bloc de la CPI »

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De passage à Cotonou à l’occasion du premier toast sur la justice du genre organisé par World Federalist Movement, le Président de l’Institut africain de développement et de stratégies basé à Abidjan et promoteur du concept « Zéro africain à la CPI à l’horizon 2020 » se prête aux questions de votre journal. A travers cet entretien, l’ancien ministre ivoirien, l’Ambassadeur Gnamien Yao dresse un bilan du Traité de Rome et des actions de la CPI, quatorze ans après son entrée en vigueur. Il apprécie également à cette occasion, la volonté exprimée par l’Union Africaine de se retirer du Traité de Rome en guise de protestation contre « la chasse aux africains ».

Droits Humains Infos : Vous venez de faire un exposé sur le thème « Le Défi de la perception de la Cour Pénale Internationale en Afrique ». Quelle est la substance de cette communication ?

Ambassadeur Gnamien Yao : La substance de la communication, c’est que sur le continent africain, par rapport à la perception de la Cour pénale internationale, il y a deux blocs. Il y en a qui disent que la CPI n’est pas une bonne chose, qu’elle traque les africains, qu’elle est aux ordres. Et puis, il y en a qui disent que c’est une bonne chose. Et donc, nous avons répondu à l’invitation de Monsieur Capo-Chichi pour tenter de réconcilier les deux positions. Et après analyses, nous nous rendons compte que ce qui préoccupe les deux positions, c’est qu’on ne juge plus les africains à l’extérieur. Donc, nous disons que pour qu’on ne juge plus les africains à l’extérieur, il faut que les africains se montrent vertueux en matière de respect et de promotion des droits de l’homme. Et donc nous demandons que soit lancé à travers le continent une campagne intitulée « Zéro africain à la CPI à l’horizon 2020 » parce qu’en 2020, beaucoup de pays africains veulent être émergents. Et nous sommes en train d’établir une relation d’interdépendance entre le développement et la justice.

Lorsqu’on observe depuis un certains nombre d’années que les principaux clients de la CPI sont des africains, est-ce qu’on n’est pas en droit, selon vous, de penser que cette CPI est sélective ?

C’est une perception. Mais, j’ai pris tout de suite l’exemple de la jungle. Il y a des prédateurs qui s’y trouvent comme les guépards, les lions etc. qui doivent cohabiter avec les biches. A supposer que nous soyons les biches et les autres les guépards, ce qu’on attend de nous, c’est de tout faire pour mourir de mort naturelle. Donc, pour que nous puissions mourir de mort naturelle dans une jungle, nous devons développer d’autres aptitudes. Et c’est ce que j’ai appelé être vertueux en matière de respect et de promotion des Droits de l’homme. Par exemple, il faut élever le niveau de connaissance de nos armées, élever le niveau de connaissances de nos opinions publiques pour que les violations graves des Droits de l’homme ne puissent plus faire partie de notre quotidien.

Mais ces violations graves sont perceptibles sur d’autres continents. Comment expliquer alors la fréquence des africains ?

Mais, vous êtes en train de me dire que, un voleur qui est à la barre va dire au magistrat « tu me poursuis et pourtant l’autre jour il y a un qui a volé sans être poursuivi ». En Droit, on dit qu’aucun crime ne justifie un autre. Et donc, si nous remarquons que manifestement un arbitre est contre nous, nous devons changer de système de jeu. Donc, il appartient aux africains, en tenant compte du nouveau contexte international qui est certainement un contexte partisan, si telle est notre perception, il nous appartient d’adapter notre comportement à ce contexte. Donc, évitons de commettre des actes susceptibles traduits devant la CPI. Donc, évitons les guerres, favorisons le dialogue.

Pensez-vous alors que la mise en place de Chambres spéciales qui a eu lieu dans l’Affaire Hissène Habré était déjà une réponse africaine efficace ?

Je pense que, quand on a pris le cas Hissène Habré, partisans comme adversaires de la CPI étaient d’accord. Je suis en train de parler ainsi de la forme. On ne veut plus qu’on juge les africains hors d’Afrique. Donc, à partir du moment où le Président Hissène Habré a été jugé en Afrique, les deux positions sont conciliées. Partisans comme adversaires disent que de toute façon, si on juge les africains sur le continent, on est d’accord. Maintenant, dans le fond, il appartient aux africains de se montrer crédibles.

En tant qu’observateur, pensez-vous que la CPI, dans le cadre de son travail est suffisamment efficace ?

Non, ma mission ici n’est pas de dire si la CPI est efficace ou pas. Ma mission est de dire que dans le monde, pour le moment, il y a un arbitre d’un match qui s’appelle la CPI et qui a un carton rouge en poche. Et nous tous, nous devons jouer ce match-là. Qu’on soit grand ou petit, nous sommes tous appelés à jouer. Et pour que l’arbitre ne sorte pas un carton rouge contre moi, je dois adapter mon comportement. Si je sais qu’il est manifestement contre moi, je dois adapter mon comportement. C’est la raison pour laquelle je dis que plutôt que d’agir après, il faut agir en amont. Réglons nos problèmes par le dialogue, évitons les guerres, évitons les violations graves des Droits de l’homme. En ce moment là, nous n’aurons pas à aller devant un arbitre aussi impartial soit-il.

 

Quelle analyse faites-vous de la volonté affichée des Etats africains de se retirer du Statut de Rome comme cela a été annoncé au cours d’un des sommets des Chefs d’Etats ?

Non, les africains ne peuvent pas se retirer en bloc puisqu’ils n’ont pas négocié le traité en bloc. Ce n’est pas l’Union Africaine qui a adhéré au traité de Rome. C’est chaque Etat, en fonction de son histoire, de sa géographique, de ses intérêts sur le plan international qui a négocié librement et en connaissance de cause son adhésion. Donc, ça me paraît difficile qu’il y ait un retrait en bloc.

Mais que vous a inspiré la démarche des Chefs d’Etats ?

C’est un moyen de pression comme tout autre. C’est comme quand vous êtes dans une usine, le syndicat du personnel peut manifester en menaçant de ne plus venir au travail. Mais, chacun sait manifestement qu’il ne veut pas perdre son emploi. Donc, c’est une façon pour les Etats africains de bonifier leur pouvoir de négociation par leur nombre en demandant à la CPI d’être moins portée sur les « clients » africains. Ça fait partie des règles du jeu. Plus vous êtes nombreux, plus vous avez un pouvoir de négociation. Le pouvoir de négociation, c’est le retrait massif. On peut le brandir mais est-ce qu’il sera effectif ? Voici la question.

Le 1er juillet dernier a marqué le 15ème anniversaire de l’entrée en vigueur du Traité de Rome. Quel bilan pouvez-vous faire de ce traité ?

Moi, je pense que quinze ans après, le bilan que nous faisons même de l’Etat stratégique du monde, c’est que nous sommes dans un monde d’insécurité, dans un monde trop dangereux. Et ce monde trop dangereux-là fait que la CPI est débordée. Si la CPI devait jouer son rôle à l’échelle de la planète, elle est débordée. Donc, il faut qu’à l’échelle régionale c’est-à-dire au niveau des continents même à l’échelle sous-régionale, on envisage des mini CPI. Parce que la grande CPI à l’échelle internationale est débordée. Regardez la Syrie, l’Ukraine, les attentats…donc, il appartient aux africains eux-mêmes de réfléchir. Moi, je pense que nous devons pouvoir lancer déjà le débat : quel est l’avenir judiciaire du continent africain ? Parce que dans mon exposé, je vous ai dit que la guerre n’est pas interdite dans les rapports entre les hommes mais c’est la façon de faire la guerre qui est devenue problématique. Sinon, quel serait le sens des armées dans les pays ? La guerre n’est pas hors-la-loi puisqu’elle est réglementée.

Monsieur le ministre, votre conclusion à cet entretien.

Ma joie, c’est de voir que des jeunes s’intéressent à la marche du monde. Nous ne devons plus être en marge du monde. Les grands dossiers comme la CPI, la sécurité internationale, les relations commerciales…ont doit pouvoir les simplifier, les mettre à la disposition du citoyen lambda pour que demain, de cette Afrique là, nous puissions sortir des citoyens qui puissent discuter d’égal à égal avec les autres. N’ayons pas peur d’aborder les grands problèmes, ne nous autocensurons. C’est vraiment ce que je retiens en partant du Bénin. De savoir qu’il y a une jeunesse mobilisée, qui veut savoir et ça, ça me fait énormément plaisir et ça me fait penser que notre concept de « Zéro africain à la CPI à l’horizon 2020 » sera une réalité au Bénin.

 Interview réalisée par Jean-Claude DOSSA

 

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