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Vie des détenus au Bénin : Quand la prison devient un asile doré  

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Au Bénin, la prison ne constitue pas pour tous ses pensionnaires un milieu à bannir. Faisant de la détention la règle et de la liberté l’exception, certains prisonniers usent de tous les moyens pour retourner derrière les barreaux après leur libération.

Sylvestre Adoukonou scrute l’horizon d’un air bien vague. En pleine discussion avec quelques locataires du quartier des hommes, ce pensionnaire de la prison civile de Cotonou d’une cinquantaine d’années, le menton assailli de barbes, y est en attente d’une nouvelle condamnation pour cause de vol de bétails. Après un précédent séjour de douze ans qui lui ont permis de se forger une renommée dans le plus grand pénitencier du pays avec ses 2102 prisonniers au 6 novembre 2013 dont 1972 hommes, 104 femmes et 26 mineurs, l’homme au visage marqué de cicatrices raciales y est de retour depuis environ treize mois.

« Je ne peux pas m’adapter à la vie au dehors. Car je ne supporte pas d’être traité comme un moins-que-rien à mon âge », confie ce récidiviste au corps frêle – les lèvres noircies par la cigarette- qui appartient au groupe de privilégiés. A ces derniers, révèle l’étude de l’Initiative africaine pour la sécurité humaine (ASHI) sur la justice criminelle au Bénin, « l’ancienneté dans la prison confère une certaine notoriété auprès des autres détenus et des autorités pénitentiaires. Ces détenus-ci vivent en véritables maîtres des lieux, établissent au sein de la prison leurs propres lois et fixent les redevances à payer par les détenus nouveaux ».

A l’exception de la prison de haute sécurité d’Akpro-Missérété, aucune des huit autres maisons d’arrêt que compte le Bénin n’ignore ce phénomène de retours volontaires, aux dires du régisseur de la prison d’Abomey, le Major de gendarmerie Louis Houndonougbo et du directeur de l’organisation non gouvernementale Prisonniers sans frontières (PRSF-Bénin), Balbylas Gbaguidi. Pour ce militant des droits des prisonniers, beaucoup de détenus ne supportent pas leur nouvelle vie après leur libération parce qu’ils n’ont plus ni où dormir, ni quoi faire comme activité surtout qu’en plus, certains proches les accusent d’avoir jeté l’opprobre sur leur famille avec leur emprisonnement.

« Séjourner en prison, c’est comme causer du tort à sa famille et à sa société. Celui qui y va n’est donc plus accepté et devient un paria et est dépersonnalisé », explique à cet effet la socio-anthropologue    Emilia Tingbé-Azalou de l’Université d’Abomey-Calavi. « Ils choisissent de commettre volontairement et en flagrant délit de nouveaux forfaits dans le but de retourner en prison où certains confient même leurs bagages à d’autres détenus en promettant de revenir », renchérit Balbylas Gbaguidi. Ces propos sont confirmés par le régisseur de la prison civile de Cotonou.

«…les détenus reviennent très souvent quand ils sont libérés », révèle ainsi le capitaine Salifou Worou qui note une stabilité de l’effectif des détenus mais surtout des personnes en détention. « Ce sont les mêmes qui sont dans la maison d’arrêt », confie-t-il. Pour exemple, raconte-t-il, « nous avons libéré un détenu récemment. Deux mois après, nous avons été informés qu’il est de nouveau incarcéré à la maison d’arrêt d’Abomey. C’est souvent ce qui arrive. Le taux de retour des détenus dans les maisons d’arrêt est élevé », se désole-t-il.

Or, à en croire Me Paul Kato Atita du Barreau de Cotonou, « le code de procédure pénale dit que la détention est l’exception et la liberté la règle ». Ces cas de retours volontaires en prison ne font pas encore l’objet de   statistiques officielles. Cependant, les raisons qui justifient leur persistance ne sont pas inconnues.

Entre perte de repères et fuite de responsabilité

Le retour volontaire en prison de certains détenus n’est pas le fruit du hasard, aux dires de ces derniers et des militants de leurs droits. « Dans notre pays, les prisonniers sont confrontés à un sérieux problème de réinsertion une fois sortis de prison. Ils sont abandonnés à eux-mêmes et ne savent plus à quel saint se vouer. Alors que les plus chanceux qui bénéficient de soutien familial  ou de structures non gouvernementales, parviennent à refaire leur vie », fait remarquer Dominique Sounou de Dispensaire Ami des Prisonniers et des Indigents (DAPI-Bénin), une organisation qui s’investit depuis sa création le 21 janvier 2001 dans l’assistance aux prisonniers.

« Après avoir passé plus de dix ans ici en prison, j’ai eu le sentiment de ne plus rien maîtriser dehors parce que la société a profondément changé. J’ai compris qu’avec les   difficultés économiques et le manque de soutiens moral et financier, je n’avais plus d’avenir. Je n’ai pas appris un métier pour en espérer vivre. Je ne peux plus fonder une famille comme je le désire. Pour toutes ces raisons, j’ai décidé de tout faire pour revenir ici où je peux gagner un peu d’argent sans mendier », expose dans un français approximatif, Abdoulaye Missiliou.

« Nos maisons d’arrêt regorgent de gens qui ploient dans l’oisiveté la plupart du temps au cours de leur détention, ce qui les prédispose à ne pas supporter la vie hors de la prison après une longue période de détention », confie pour sa part Balbylas Gbaguidi de PRSF-Bénin. Or, note-t-il, l’article 23 de la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme (DUDH) dispose : « toute personne a droit au travail, au libre choix de son travail, à    des conditions équitables et satisfaisantes de travail et à la protection contre le chômage ». Selon le Dr Emilia Tingbé-Azalou, les stigmatisations dont souffrent les détenus au sein de la société béninoise ne sont pas étrangères à cette situation.

« Si des gens décident volontairement de retourner en prison au détriment de la liberté qu’on leur offre, c’est pour fuir le regard malveillant des autres, le regard plein de préjugés de la société qui refus leur réinsertion professionnelle en exigeant un casier judiciaire vierge ou en menant des enquêtes de moralité favorables avant l’accès à un emploi. En prison où ils ont développé de nouvelles fréquentations et de nouvelles amitiés, ils se sentent mieux parce qu’ils vivent dans le monde de leurs semblables », confie-t-elle.

Pour le président de l’ONG ALCRER, Martin Assogba cependant, la cause de ce ‘’retour volontaire’’ est ailleurs. « Ces gens refusent d’assumer leur responsabilité sociale. Ils fuient les charges qui les attendent dans leur famille et dans la société. C’est de la fainéantise. En prison, ils ne fournissent aucun effort et sont à la charge de l’Etat qui leur octroie gratuitement le dortoir, la nourriture, les médicaments etc. », dénonce d’une voix courroucée ce militant des droits humains qui y voit un acte d’irresponsabilité à décourager.

Ainsi, tenaillés par la hantise de lendemains incertains et le manque de soutiens familial et étatique, des centaines de détenus décident de braver la surpopulation carcérale estimée à plus de 100% dans les prisons du Bénin, les maladies dont les plus récurrentes demeurent le paludisme, le VIH-SIDA, les maladies diarrhéiques, les hypertensions artérielles ainsi que l’isolement entre les murs de la prison pour « l’eldorado » que constitue désormais, à leurs yeux, la prison. Cette situation inédite de « fuite » de la liberté d’aller et de venir hors des maisons d’arrêt pour l’isolement derrière les barreaux, ne laisse pas indifférents les acteurs de l’univers carcéral au Bénin. Ils s’affairent par diverses initiatives à trouver des solutions susceptibles de mettre fin à cet exode des anciens détenus vers les prisons.

Donner un visage humain à la prison

Diverses approches de solutions sont préconisées pour favoriser la baisse du taux de retours dans les prisons du Bénin. « Si les prisonniers ne sont plus laissés pour compte durant leur détention et sont formés à des métiers tels que la menuiserie, la mécanique, la couture, la coiffure…et que les mesures d’accompagnement prévues par l’ordonnance 69-14 pour l’insertion professionnelle des détenus sont appliquées, ils auront moins de difficultés une fois libérés pour s’insérer sur les plans social et professionnel. Ils n’auront plus le souci de retourner en prison », soutient Balbylas Gbaguidi.

Car, note-il, les règles minima pour le traitement des prisonniers des Nations Unies recommandent qu’«…il faut fournir aux détenus un travail productif suffisant pour les occuper pendant la durée normale d’une journée de travail. Ce travail doit être, dans la mesure du possible, de nature à maintenir ou à augmenter leur capacité de gagner honnêtement leur vie après la libération. Il faut donner une formation professionnelle utile aux détenus qui sont à même d’en profiter et particulièrement les jeunes ». A défaut, déplore le directeur de PRSF-Bénin, « on va dans nos prisons pour accroître ses vices et devenir de meilleurs divorcés sociaux et non pour se rééduquer en vue de devenir des citoyens de type nouveau ». Pour le Dr Emilia Tingbé-Azalou, il importe de développer au sein de la société béninoise une nouvelle perception de la prison et du prisonnier en vue de mettre fin aux stigmatisations et favoriser leur pleine intégration au sein de la société. C’est dans cette dynamique que « nous avons fait de la formation et du suivi des prisonniers un axe prioritaire de nos     actions », explique Dominique Sounou de DAPI-Bénin.                                                                                               De son côté, l’Etat n’est pas en marge de cette dynamique, selon les autorités   de la Direction de l’administration pénitentiaire et de l’assistance sociale (DAPAS), structure chargée – aux termes de l’article 47 du décret portant attribution, organisation et fonctionnement du Ministère de la justice, de la Législation et des Droits de l’Homme – « d’assurer les bonnes conditions de vie aux personnes détenues dans les prisons, de les suivre durant l’exécution de leur peine, de préparer leur retour à la liberté et de favoriser leur réinsertion sociale et professionnelle».                                                                                                                 Aussi, pour l’atteinte de ces objectifs, la directrice de la DAPAS, Marie-Madeleine Domingo-Adjalian préconise-t-elle d’« installer assez d’ateliers pour occuper les prisonniers et rendre obligatoire le choix d’une activité au sein de la prison civile pour éviter l’oisiveté et préparer réellement la réinsertion de tous les prisonniers et diminuer ainsi le taux de récidive ». Une telle mesure aura pour effet, selon la DAPAS, d’inclure les détenus majeurs qui vivent dans une oisiveté absolue pendant que les mineurs s’affairent dans les ateliers déjà installés dans les prisons du pays.

Dans l’attente de voir ces initiatives offrir un visage plus humain aux maisons d’arrêt du Bénin, le détenu Abdoulaye Missiliou – les yeux plongés dans son coran – fait des paroles d’Allah ses plus fidèles alliées dans  son aventure carcérale…solitaire.

 

Source : L’Evénement Précis.

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